Les hockeyeuses françaises forcées à l’exil

Virginie Bouetz-Andrieu et Marion Allemoz ont été les précurseurs. Comme elles, de nombreuses joueuses tricolores de hockey sur glace ont décidé de faire leurs gammes à l’étranger. Un phénomène d’ampleur récent qui s’amplifie, et offre de nouvelles perspectives aux Bleues. Dossier.

C’est un sport d’hiver roi, toujours un peu frileux. Le hockey sur glace, inventé au 19e siècle par les Canadiens, a toujours fait place aux femmes dans le pays de la fleur d’érable. Entre 1930 et 1940, les Rivulettes de Preston remporte même tous les titres de l’Ontario et sont considérées comme les Dames invincibles du hockey mondial. En France, les crosses apparaissent aussi vite, à l’initiative de Pierre de Coubertin. En 1892, la première patinoire tricolore est construite à Paris suivie, deux ans après, par la création du hockey club.

« On peut passer devant l’Autriche et le Danemark dans la hiérarchie mondiale »

Un siècle plus tard, les palets ont pourtant du mal à rentrer. Avec seulement une division féminine de 12 équipes, et un total de 21 468 licenciés en 2017, le hockey sur glace français patine toujours. Appartenant à la caste délaissée des sports d’hiver hexagonaux, l’équipe de France féminine arrive tant bien que mal à être compétitive. Après un mondial en demi-teinte, les Bleues ont échoué de peu à une qualification historique pour les Jeux-Olympiques de Pyeongchang (Corée du Sud, 2018). Désormais 12e nation mondiale, elles sont proches d’un top 10 significatif : « L’objectif, c’est de rentrer l’an prochain dans le groupe élite des championnats du monde qui se joueront entres les dix meilleures nations, contre huit actuellement » précise le sélectionneur Grégory Tarlé.

Embed from Getty Images

Le chiffre a son importance puisque les deux places à grappiller au classement IIHF (Fédération Internationale de Hockey sur Glace) leur permettrait de disputer pour la première fois cette épreuve inédite. « Les places vont être dures à aller chercher parce que le niveau féminin est très dense. Il y a seulement une trentaine d’équipes féminines à l’échelle internationale mais toutes sont compétitives. Entre la 9e et la 14e place mondiale, rien n’est figé » assure le coach, lui-même ancien joueur à Neuilly-sur-Marne. Dans les nations susceptibles d’être mises en échec par les Bleues, l’Autriche et le Danemark font partie des victimes potentielles, loin, très loin derrière l’ogre canadien et états-unien.

Marion Allemoz, une capitaine pionnière

Les filles nord-américaines, Marion Allemoz, la capitaine des Bleues, les connaît bien. Deuxième joueuse tricolore à avoir été draftée en ligue canadienne (5e tour par les Canadiennes de Montréal en 2015) après Virginie Bouetz-Andrieu en 2012, elle a suivi son cursus scolaire outre-atlantique et évolué en parallèle dans l’équipe de l’université de Montréal. « Le jeu au Canada n’a rien à voir avec la France. C’est plus rugueux, intense, et surtout beaucoup plus rapide » avoue la jeune femme de 28 ans qui porte le brassard des Bleues depuis 2009. Exilée très tôt pour parfaire ses gammes et son jeu, la persévérance de la joueuse a fini par payer cette année : elle a soulevé la prestigieuse coupe Clarkson de championne du Canada.

Embed from Getty Images

Pourtant, la découverte du haut niveau étranger se fait souvent à coups de crosse. Anouck Bouché et ses 215 sélections, avait justifié sans langue de bois son choix de retraite internationale, à seulement 29 ans : « C’est très compliqué de trouver un emploi tout en étant sportive de haut niveau en hockey sur glace, c’est une raison qui a pesé dans ma décision. J’espère trouver un travail le plus vite possible, et vivre ma vie professionnelle ». Un constat amer qui trouve seulement en Marion Allemoz, une exception : la ligue féminine de hockey canadienne (LCHF) a décidé d’accorder en 2018 une prime annuelle comprise entre 2000 et 10000 dollars (environ 1700-8500 euros) aux joueuses. Un cachet historique encore maigre, mais qui redresse légèrement la pente givrée de la professionnalisation des femmes.

Un pèlerinage sportif indispensable

En hockey sur glace, le parcours atypique de la Chambérienne n’a plus rien d’extraordinaire. En équipe de France, sur les 28 joueuses de l’effectif, 10 évoluent à l’étranger. De la gardienne Caroline Baldin (ZSC Lions, Suisse) à l’attaquante Emmanuelle Passard (Carabins de Montréal) en passant par Jouanny Betty (Brynäs IF, Suède), toutes s’ajoutent aux pionnières de l’exil, Virginie Bouetz-Andrieu, Marion Allemoz et Anouck Bouche. « C’est un bouleversement total. Il y a à peine cinq ans on avait aucune joueuse qui évoluait à l’étranger. Aujourd’hui elles sont entre dix et quinze et on le ressent : ça tire le groupe vers le haut » admet Grégory Tarlé.

Embed from Getty Images

Cet exode massif reflète pourtant l’état laborieux des infrastructures tricolores. Outre-Atlantique, les structures pour accueillir les patineuses sont pléthore, bien plus nombreuses que les 160 patinoires françaises (1 patinoire pour 418 750 habitants). À titre de comparaison, en 2015, le nombre de « rink » au Canada, pays du hockey roi, était de 2460 soit une patinoire pour 14 253 personnes. Un gouffre qui incite les Françaises au pèlerinage : « Le problème en France c’est les infrastructures. Quand on voit qu’une ville comme Lille n’a pas de patinoire, on ne peut pas s’étonner que l’on perde nos joueuses » regrette amèrement le sélectionneur.

« Il y a clairement un creux dans la génération 1999-2000 »

Autre problématique direct pour l’encadrement, « le turnover incessant de jeunes femmes qui ne peuvent plus assurer leurs études en parallèle du hockey ». Conséquence d’un statut financier précaire et du manque d’infrastructures, l’effectif des Bleues reste très jeune et soumis aux aléas des générations.  « En ce moment, il y a clairement un creux chez les filles qui sont nées en 1999-2000 » constate Grégory Tarlé. Pour la capitaine Marion Allemoz, les doutes sont plus estompés : « On a une nouvelle équipe de qualité. On a raté de peu les J.O mais si on regarde les résultats, c’est encourageant. Il y a une progression et la qualification se rapproche ». Les hockeyeuses françaises, elles, s’éloignent de plus en plus.

 

Nathanaël Valla-Mothes Follow  

Author: Nathanaël Valla-Mothes

Passionné de sport, je suis passé par L'Equipe et La Provence avant de me lancer dans le grand bain du sport féminin. Follow @MothesValla

Share This Post On

Submit a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *