La natation synchronisée se refuse encore aux hommes

Un sport résiste encore à l’envahisseur masculin. La natation synchronisée est une des rares épreuves encore  réservée aux Dames et dont leur alter ego masculin sont privés de Jeux-Olympiques. La situation n’a pourtant rien de réjouissant pour la gent féminine : elle reflète l’ancrage omniprésent du déterminisme sexuel dans la société. Avec l’instauration en 2015 d’une épreuve mixte aux championnats du Monde en Russie, et la confirmation cette année aux mondiaux de Budapest, les mentalités évoluent pourtant doucement. Dossier.

Russie, Kazan, d’étranges corps trapus plongent dans un bassin chloré. Ils monteront plus tard sur les marches du podium au nez et à la barbe des préjugés. Le 26 juillet 2015, Bill May devient, en compagnie de sa compatriote américaine Christina Jones, le premier homme de l’Histoire, champion du monde de natation synchronisée. La discipline, seulement ouverte en compétitions internationales aux hommes en décembre 2014 par la Fédération Internationale de Natation (FINA), est encore un cas isolé dans le sport de haut niveau : seules les femmes le pratiquent.

 

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En 1891 pourtant, les hommes uniquement sont autorisés à synchroniser leurs plongées. Plus d’un siècle plus tard, le schéma s’est inversé, les femmes ayant des capacités supérieures dans l’eau. « À cause de notre densité musculaire, les hommes flottent moins, contrairement à la majorité des femmes. Pour être au même niveau, il nous faut utiliser cinq fois plus d’énergie et d’oxygène » précise Benoit Beaufils, le représentant tricolore à Kazan (4e du duo mixte technique avec Virginie Dedieu).

Un sport déserté par les hommes

La dimension physique joue cette fois en faveur des Dames. Pourtant, le très faible nombre de licenciés mâles en France (seulement une cinquantaine, majoritairement dans le seul club masculin de natation synchronisée, le Paris Aquatique), ne s’explique pas dans les confins de la guerre des sexes. En réalité, la danse aquatique tricolore est en apnée :  « C’est déjà difficile pour assurer un cadre correcte pour les femmes, alors le développement de notre sport aux hommes, ce n’est franchement pas la priorité, assure l’entraineuse de l’équipe de France Julie Fabre, il n’y a pas non plus assez de garçons qui pratiquent la « synchro » et qui arrivent au niveau. Benoit Beaufils est une exception ».

« Le développement de notre sport aux hommes n’est franchement pas la priorité »

La France n’est donc pas synchro. Ironie du sport, les jeunes garçons auraient tout à gagner dans la pratique de la danse aquatique, encore vierge de toute histoire. Pourtant, la quête de gloire ne suffira pas. Dans l’Hexagone, la réserve de jeunes hommes reste anecdotique malgré la curiosité suscitée en 2015 par l’édition mondiale. « Dans mon club de Montauban, 3 jeunes garçons font de la synchro maintenant » précise le nageur.

Trois perles rares perdues dans un océan codifié : « Selon la société, le sport est une façon pour les garçons d’apprendre à être de vrais hommes, à se bagarrer » affirme Catherine Louveau, sociologue et spécialiste de la question des inégalités des sexes dans le sport.  « Il y a une croyance ancrée, qui commence à 6 ans tout au plus, et qui détermine la pratique sportive des jeunes. Le foot pour les garçons et la danse pour les filles, c’est présent très tôt chez les enfants. Les deux sexes se séparent d’ailleurs déjà dans la cour de l’école pour jouer. La pression sociale des parents et des pairs est très forte à cet âge là. Par cette pression sociale, on interdit de fait aux garçons la pratique d’activités dites esthétiques et jugées comme exclusivement féminines. Historiquement, le sport a été pensé et organisé pour former les hommes à la virilité ».

Une société encore déterminée par les clichés 

Le fondateur des Jeux-Olympiques modernes, Pierre de Coubertin lui-même, avait prêché et justifié cette théorie phallocrate du déterminisme social, évinçant de fait les femmes de la pratique sportive. Dans ce contexte, difficile pour un homme de plonger dans le bassin. Nombreux sont aussi les garçons à être traités de « PD » s’ils osent franchir la ligne rouge des habitudes sexuées. En août 2016, le secrétaire général de la fédération allemande de natation, Jürgen Fronoff, avait d’ailleurs créé la polémique en déclarant que la danse aquatique masculine était boudé par le Comité International Olympique parce que jugée « trop gay ». Car, loin d’être une exception, le cas français reflète en réalité parfaitement la tendance mondiale : la gent masculine ignore la danse aquatique. « La victoire de Bill en 2015 ne lui a rien apporté, à part la gloire et une médaille. Le sport est encore moins médiatisé aux USA » avoue même Benoit Beaufils, résidant permanent aux Etats-unis (il a travaillé au Cirque du Soleil avec Bill May).

 

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En Russie, berceau de ce sport, le constat est encore plus sévère. Juste avant Kazan, le ministre des Sports russe, Vitaly Mutko avait estimé que la synchro était un sport « exclusivement féminin » et réaffirmé « l’erreur » d’introduire un duo mixte. Natalia Ishchenko, grande star russe de la discipline et triple championne olympique, s’est elle aussi dite « embarrassée de voir des hommes pratiquer son sport ». Des propos qui n’ont pourtant pas empêché leur compatriote Alexandr Maltsev d’offrir cette année à Budapest, un deuxième titre planétaire en duo mixte libre à la Russie. Quand l’or est à prendre, plus rien n’est vraiment déterminé.

 

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Author: Nathanaël Valla-Mothes

Passionné de sport, je suis passé par L'Equipe et La Provence avant de me lancer dans le grand bain du sport féminin. Follow @MothesValla

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