La hauteur femme tricolore saute encore dans l’inconnu

Parent pauvre de l’athlétisme français, le saut en hauteur renaît peu à peu chez les femmes. Avec une  nouvelle génération prometteuse, les heures sombres semblent derrière. À condition de régler quelques détails. Enquête.

« La France a perdu trois générations de sauteuses » déclarait en 2007 Maryse Éwanjé-Épée dans les colonnes de Libération. À l’époque, la figure historique de la hauteur féminine française, dernière tricolore à avoir approchée le podium aux Jeux-Olympiques (4e en 1984 à Los Angeles), dressait un constat sans appel. Dix ans plus tard, le saut a fait un petit bond et semble avoir effectué sa traversée du désert.

Il y a 5 ans encore, un seul arbre cachait la forêt dévastée du vrai niveau des femmes tricolores dans ce sport : Mélanie Skotnik. Désormais retraitée, la franco-allemande, quinze fois championne de France et presque invincible dans l’Hexagone entre 2005 et 2014 a remis en jeu son record de France, acquis à Aubière en février 2007 (1,97m). Car depuis sa retraite en juin 2016, plusieurs jeunes athlètes ont pointé le bout de leurs chaussures. Coralie Arcuby, Marine Vallet, Prisca Duvernay et surtout la très prometteuse Nawal Meniker, soit autant de filles susceptibles de bousculer les hauteurs en France.


Le saut dans l’abandon

Mais la renaissance relative de ce sport ne forge pas sa force dans les aléas des générations. Le saut en hauteur reste encore « clairement abandonné » peste l’entraîneur « Sauts » du centre de ressources d’expertise et de performance sportives (CREPS) de Toulouse, Dominique Hernandez. Pour lui pas de doutes, les 10 ans de générations perdues sont liées à une très mauvaise gestion des jeunes filles de 22 ans et de leur accompagnement au moment des études. La Fédération Française d’Athlétisme et son ancien directeur technique national (DTN) Ghani Yalouz, ne sont d’ailleurs pas exemptés de tout reproche. En cause, la bonne santé de la perche et son moteur Renaud Lavillenie, qui contraste largement avec la situation encore précaire de la hauteur dans la catégorie « Sauts ».

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Conséquence, « Les Françaises n’ont pas le physique pour aller plus haut. À l’âge des études elles sont à l’université et rien n’est fait pour leurs entraînements ou leur permettre un aménagement de l’emploi du temps ». Seules les structures spécialisées comme le CREPS fournissent des emplois du temps permettant aux athlètes de concilier correctement leurs études et leur sport. Avec un Bac en 4 ans, les cours le matin et les entraînements l’après-midi, ces structures d’excellence sportive permettent une prise en charge globale et cohérente des jeunes athlètes au contraire des cursus universitaires, beaucoup moins malléables.

Coralie Arcuby, initialement spécialiste des épreuves combinées, a d’ailleurs pour ces raisons été contrainte de se consacrer uniquement à la hauteur. « Je n’avais clairement plus le temps pour m’entraîner pour 8 épreuves en parallèle de mes études de commerce. J’ai donc choisi de me consacrer uniquement à la hauteur et ça me correspond plutôt bien » confirme la jeune femme de 22 ans qui a battu son record personnel le 9 juillet dernier à Albi (1,83m). La championne de France 2017, Prisca Duvernay, avait, elle aussi, été obligée de mettre sa carrière entres parenthèses pendant trois ans pour terminer ses études d’infirmières.

Une situation scolaire préoccupante parce que déterminante dans le développement sportif des athlètes que la nouvelle direction, incarnée par Patrice Cergès, semble avoir pris en compte : « Avec la réforme territoriale, nous devons penser les choses différemment. Nous souhaitons des clubs de haut niveau, avec des pôles d’État en soutien. (…) Le but est de préparer les jeunes à avoir déjà des résultats internationaux », a déclaré le nouveau DTN dans Le Dauphiné.


Un problème de physique ?

Autre problème de taille, les Françaises n’ont pas le physique pour la hauteur. Là ou les grands gabarits sont un avantage, les filles longilignes sont « piquées par les sports collectifs avant qu’elles aient le temps de faire de la hauteur » souligne Dominique Hernandez. Le basket et son nombre record de licences féminines pour un sport collectif en 2017 (189 027 licenciées) est le premier à être friand des grands gabarits. « Une fille 1,85m c’est presque la norme pour le saut en hauteur sauf que toutes ces filles là partent au basket. Il faut améliorer et réinstaller durablement de l’athlétisme dans les structures scolaires pour changer la donne » selon l’entraîneur.

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Pourtant les problèmes récurrents de la hauteur féminine ne restent pas cantonnés à la taille. De l’avis même des sauteuses, « les connaissances ne sont pas partagées. On se rencontre que très rarement entres filles en France, ce qui empêche l’effet de levier et d’émulation ». Des propos confirmés par Dominique Hernandez qui pointe aussi les incohérences dans les choix de carrière : « Quand on voit que Nawal (Meniker) est allée s’entraîner à Dijon alors qu’elle habitait à Perpignan, il y a quelque chose qui ne va pas. On a cassé son premier cycle de formation déjà. »

Car, si la hauteur des barres dans l’Hexagone remonte doucement, elle reste encore très inférieure au niveau international. Avec une championne de France à 1,87m, les sauteuses sont encore loin de titiller le gratin mondial. « Il y a 4 ans en élite aux championnats de France, je fais 4e en sautant 1,72m, c’est très faible » explique Coralie Arcuby. Une barre d’autant plus faible quand on sait que le record du monde des moins de 18 ans se situe 24 centimètres au dessus de cette marque, à seulement un centimètre du record de France, et que les meilleures cadettes du monde dépassent allègrement les 1,85m.

« Nawal Meniker a grillé son joker cette année »

Avec une meilleure marque personnelle de 1,87m en cadette, Nawal Meniker fait partie de cette caste précieuse et représente de fait le plus grand espoir de la hauteur tricolore.  Championne de France élite en salle en 2014, à seulement 16 ans, vice-championne d’Europe juniors l’année d’après, la Perpignanaise n’a pourtant que très peu sauté cette année. Passée de Dijon à l’INSEP en janvier dernier, l’athlète de 19 ans a « grillé son joker » estime Dominique Hernandez et n’aura pas le droit à une seconde année blanche pour croire encore au très haut niveau.


Le manque de structure, un mal récurrent

Le saut en hauteur féminin ne s’est donc pas encore assuré de jours meilleurs. D’autant qu’à ces multiples accrocs s’ajoute l’exil, parfois forcé. L’entraîneur du CREPS de Toulouse l’avoue sans mal : « Quand une athlète me dit qu’elle veut partir à l’étranger, aux Etats-Unis notamment, je l’encourage sans scrupule. Elle trouvera là-bas un cadre et des infrastructures idéales pour son développement athlétique et reviendra plus forte après. En France, les infrastructures manquent et certaines régions sont désertées par l’athlétisme ». Peu d’athlètes, peu d’intérêts et un cercle vicieux qu’il faut définitivement briser : « On doit reconstruire la hauteur en aidant financièrement les têtes de liste de ce sport, remettre en place des confrontations et refaire du saut dans les régions. C’est comme ça qu’on fera émerger des nouvelles filles ».

« Je pense qu’en 2024, on aura le potentiel pour envoyer une, voire deux filles aux J.O » espère de son côté Coralie Arcuby qui voit en Nawal Meniker le moteur principal de la hauteur féminine et la principale chance de médaille tricolore aux prochains J.O. Ce serait seulement la deuxième, après le bronze obtenu par Micheline Ostermeyer, aux Jeux-Olympiques de Londres. C’était en 1948…


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Author: Nathanaël Valla-Mothes

Passionné de sport, je suis passé par L'Equipe et La Provence avant de me lancer dans le grand bain du sport féminin. Follow @MothesValla

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