Fémina Sport, une institution aux pieds d’argile

C’est une institution qui tient encore debout. Le Fémina Sport a fêté ses 105 ans cette année et était à l’origine une association sportive 100 % féminine. Alice Milliat, grande figure du sport français en était même la présidente. Retour sur l’histoire d’un club qui a survécu aux aléas du temps.

Alice Milliat n’était sûrement pas du genre à se laisser faire. Femme visionnaire dans un temps encore borné à la boucherie de la  Grande Guerre, la Nantaise est devenue après le premier conflit mondial, un symbole de l’émancipation de la femme, par le sport. Présidente du Fémina Sport Paris, un club né en 1912 des volontés de Pierre Bayssé, ancien champion du monde de gymnastique à Athènes en 1906, l’institution est toujours debout 105 ans après. Un exploit pour ce petit club d’arrondissement de Paris : « C’est une très grande fierté d’être à la tête de ce club centenaire » avoue sans problème son président actuel, Philippe Pezet.

Alice Milliat en lutte contre Pierre de Coubertin

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L’équipe de foot du Fémina Sport, la première à avoir été championne de France, en 1919. (c)DR/Fémina Sport

Le Fémina Sport puise sa longévité dans son histoire unique et  les péripéties d’Alice Milliat. À la tête du club dès 1915, elle a investi sa vie pour oeuvrer à l’émancipation des femmes dans le sport. C’est à son initiative que naissent l’équipe de France féminine de football en 1920 et le premier championnat de France Dames (1919), remporté par son club face à l’En Avant.

« Le sport est aussi indispensable à la jeune fille moderne que tout autres matières enseignées à l’école. Le sport développe la personnalité, donne de l’assurance et du cran, créé un esprit « débrouillard ». Ne sont-ce pas là des qualités que doit posséder sur le bout des doigts la jeune fille qui veut réussir dans la vie en 1927 ? » (*) questionnait déjà à l’époque la championne, farouche opposante à la stratégie très misogyne de Pierre de Coubertin, qui refusait l’accès aux femmes dans de nombreuses disciplines.

Dans le conflit qui l’oppose au père des Jeux Olympiques modernes, la rameuse crée en 1921 la Fédération Sportive Féminine Internationale (FSFI), et demande la tenue de « Jeux Olympiques féminins » dont la première des quatre éditions aura lieu un an plus tard à Paris. Le succès de la compétition renforce sa volonté de fer : « Les Jeux Olympiques féminins intéressent les masses. Lors des derniers Jeux de Göteborg (1926), tous les diplomates étrangers sont venus de Stockholm et ont assisté aux épreuves athlétiques », déclare-t-elle en 1927. Un an plus tard, les préceptes de Coubertin cèdent et les Jeux d’Anvers sont les premiers à connaître une participation féminine en Athlétisme. Alice Milliat a gagné une bataille, mais pas la guerre.

Un lourd héritage

L’héritage du combat de cette femme à l’avant-garde de l’émancipation sportive des femmes s’est estompé avec le temps. Décédée dans un relatif anonymat en 1957, Alice Milliat a pourtant laissé derrière elle une trace indélébile dans l’histoire, que son club s’efforce toujours de préserver : « La culture du sport féminin perdure encore aujourd’hui et on tente d’accompagner au maximum les jeunes athlètes pour les faire progresser.

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L’entraînement des sportives du club parisien Fémina Sport. (c)DR/Fémina Sport

Nous sommes désormais une petite structure mais nous nous battons et notre armoire à trophées est grande pour un petit club » assure Philippe Pezet. Car, la structure a rapidement été obligée de s’ouvrir aux hommes, « dès les années 30 », l’âge d’or du club (2030 adhérents en 1937).

À l’image du championnat de France de football féminin, disparu en 1932 pour ne  réapparaître qu’en 1974, l’essor sportif des Dames dans les années 20 a très vite été interrompu par un désintérêt croissant et par la seconde guerre mondiale. « Après le conflit, on a jamais retrouvé notre niveau de rayonnement que l’on avait avant. Le destin a fait que nous avons toujours une forte implantation dans Paris, mais sans plus » assure celui qui a pris la tête de la structure en 2014.

Une pérennité fragilisée

Toujours installé dans le 14e arrondissement de la capitale, le club, désormais spécialisé en tennis, attire toujours plus de 700 membres. Un bon score qui assure une pérennité fragile à la structure centenaire : « Nous n’avons pas beaucoup d’aides et des installations très vétustes » assure le président qui doit aussi composer avec l’absence de bail pour ses installations : « Nous faisons partie des clubs dits « précaires », qui n’ont pas la mainmise sur ses installations. Il y a de fait une épée de Damoclès qui rode sur notre tête et qui nous empêche de porter un projet sur plusieurs années ».

« La France manque d’argent pour hisser le sport féminin au niveau de ce qu’il est partout ailleurs »

Malgré les difficultés, les installations du Fémina Sport portent encore le nom de l’icône et tentent toujours de former des championnes« C’est merveilleux de voir et d’appartenir à une enseigne comme ça. On a l’impression de diriger un village gaulois », conclut le président du club. Alice Milliat, elle, avait une autre version : « Nous retombons, là encore, dans une bien vieille histoire : la France manque d’argent pour hisser le sport féminin au niveau de ce qu’il est partout ailleurs ». 90 ans après ces déclarations, la situation n’a pas tellement changé.

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(*) Source : Gallica/Bnf

Author: Nathanaël Valla-Mothes

Passionné de sport, je suis passé par L'Equipe et La Provence avant de me lancer dans le grand bain du sport féminin. Follow @MothesValla

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